La nuit n'est jamais complète
Un jour, lorsque j'étais enfant - mais plus vraiment petite, j'avais alors 9 ou 10 ans - ma mère m'avait présenté un poème, quelques lignes signées Paul Éluard, en me proposant une pièce de 5 francs si je l'apprenais par cœur.
Sur le coup, j'avais trouvé ça un peu curieux : certes le poème me semblait bien ouvrir sur quelque chose de grand, de puissant, mais enfin il était très court et 5 francs, eh bien, ça me semblait bien cher payer pour quelques belles rimes.
Mais bon. Sans me poser trop de questions et mue par l'appât de ce gain inespéré, j'avais appris le poème par cœur et empoché la belle pièce argentée promise.
Aujourd'hui, je sais pourquoi ma mère m'avait proposé ce deal dont je n'avais, à l'époque, jugé le prix qu'à l'aune de ma tirelire. J'ai découvert qu'en me motivant pour mémoriser ces quelques lignes, elle m'avait alors offert un trésor inestimable : au-delà des 5 francs remis, apprendre ce poème "par cœur" - pour l'intégrer intimement - m'a enrichie pour la vie d'une ressource puissante, intérieure et donc mobilisable à tout instant ; d'un socle indéfectible : celui là-même qui nous soutient - et auquel on peut se raccrocher - dans les moments où on se sent perdu dans l'obscurité.
Et un sourire
La nuit n’est jamais complète
Il y a toujours puisque je le dis
Puisque je l’affirme
Au bout du chagrin une fenêtre ouverte
Une fenêtre éclairée
Il y a toujours un rêve qui veille
Désir à combler faim à satisfaire
Un cœur généreux
Une main tendue une main ouverte
Des yeux attentifs
Une vie la vie à se partager.
Paul Éluard - Le Phénix (1951)